Parution du n° 45 - André Gorz, une pensée vivante

dimanche 20 août 2017
par  EcoRev’
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Il y a dix ans, le 22 septembre 2007, André Gorz, dans un dernier geste de liberté, se suicidait avec sa compagne dans leur maison de Vosnon, petit village de l’Aube. L’événement avait fait d’autant plus sensation que l’année précédente l’histoire de leur amour, livrée dans un petit récit émouvant intitulé Lettre à D., avait atteint un large public, bien au-delà des lecteurs habituels de Gorz recrutés parmi les partisans de l’écologie et de la critique sociale. Ce récit de vie expliquait comment pour le couple l’écologie était devenue « un mode de vie et une pratique quotidienne sans cesser d’impliquer l’exigence d’une autre civilisation ».

Un premier succès littéraire de Gorz, qui était aussi son premier livre, encensé par Sartre, a été un roman autobiographique, Le traître, en 1958. Dans celui-ci, l’auteur conférait une épaisseur philosophique à ses propres problèmes d’altérité et de non-identité (ou d’identité assignée) qui découlaient inextricablement de son enfance tiraillée entre père et mère, et de ses origines semi-juives. Problèmes qui en faisaient, compte tenu du contexte social, un « exilé de l’intérieur » ou un « paria ».

Chez tout penseur qui prétend faire la critique du monde qu’il habite, il est un rapport intime, souvent précieux pour l’intelligence de son œuvre, entre ce qu’il est et ce qu’il pense. Chez Gorz, il a pris la forme singulière d’une synergie entre sa construction de soi, tourmentée par l’inauthenticité à laquelle contraignaient son cas familial mais aussi toute socialisation conformiste, et sa construction philosophique, vouée à détruire les entraves multiples à la liberté et à l’émancipation.

En ce sens, Gorz parle aujourd’hui à la masse des laissés-pour-compte que le capitalisme produit : les chômeurs, les précaires, mais aussi les migrants, les exilés, les réfugiés.

On comprend qu’en partant du « sujet sensible », Gorz s’est emparé « à même le corps » des thématiques ontologiques de l’existentialisme ; a toujours maintenu pour horizon d’émancipation le « sujet épris de liberté » et le « projet d’autonomie individuelle et collective » ; a sélectionné « son marxisme » selon des critères humanistes et anti-économicistes ; a distingué, par une critique sociale de la croissance, « leur » écologie – celle du « capitalisme vert » – et la sienne ; et a enfin conçu, comme dit Françoise Gollain, une « écologie multicritères », c’est-à-dire capable de réhabiliter le sujet dans toute son humanité – d’où l’affinité avec le concept d’« écosophie » de Félix Guattari.

Profondément d’actualité, sa critique du travail – que nous introduisons ici à travers deux textes éclairants de Gorz, un entretien inédit en français (1998) et un article quasiment inconnu (2002) – ne diffère pas dans sa finalité de ces autres démarches sus-mentionnées, qui est de libérer les facultés multiples de l’humain pardelà la production de marchandises. Quant au revenu d’existence, loin d’avoir pour but d’assurer l’accès à ces marchandises, il recouvre chez Gorz la même fonction de démultiplicateur d’activités, par-delà le travail subordonné. Non pas financé par une redistribution fiscale de la « valeur » – cotisations, taxes, impôts –, mais par la « distribution » de la richesse produite moyennant une monnaie de type nouveau, il pourrait annoncer l’avènement d’une « société du temps libéré » et d’« une société de culture ».

La plupart des intervenants de ce numéro ont connu et débattu personnellement avec André Gorz. Pour tous, c’est l’occasion de revenir sur les thèmes majeurs de la recherche gorzienne – que nous venons d’évoquer ou qui concernent ses derniers écrits (le « communisme de la connaissance »). C’est aussi l’occasion d’en défricher de nouveaux – comme le rapport théorique méconnu entre Simone Weil et André Gorz ou, sur un tout autre plan, les évolutions contemporaines du collaboratif que Gorz avait commencé à scruter à travers le mouvement du logiciel libre.

Nous aimerions que tous ces articles, qui tantôt font le bilan du « moment Gorz », tantôt montrent avec force ce qui est actuel dans sa pensée, participent à l’ouverture de perspectives critiques de l’état présent du monde.


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