Travailler à deux pour travailler moins

ou Pourquoi l’emploi des femmes implique la réduction du temps de travail
mardi 14 octobre 2008
par  François-Xavier Devetter, Sandrine Rousseau
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Le "rattrapage" du modèle économique masculin par les femmes est devenu un des buts des politiques de l’emploi en France. Travailler plus et travailler tou-te-s est un mot d’ordre dont on peut craindre les conséquences écologiques : accroissement des inégalités entre ménages, impact accru sur l’environnement. Sandrine Rousseau, membre de la rédaction, et François-Xavier Devetter, tous deux économistes et maîtres de conférences à Lille 1, s’intéressent à ce qui peut se cacher derrière l’image de la femme suractive.

L’écologie contre l’égalité ?

Le modèle d’égalité hommes/femmes, autour duquel s’organisent aussi bien les revendications que les politiques publiques en France, repose sur le principe de parité entendu comme le rattrapage nécessaire du retard pris par les femmes. Ceci a pour conséquence implicite de reconnaître la position sociale de l’homme comme une référence sur laquelle se fonder pour faire progresser la cause des femmes. C’est ce modèle que nous voudrions interroger au regard de ses conséquences sociales et environnementales. Pour le formuler différemment : si les femmes deviennent des hommes comme les autres, quelles en seront les conséquences écologiques ? C’est là une problématique rarement questionnée (et politiquement gênante). Si nous ne voulons pas remettre en question le principe d’égalité, nous voudrions en revanche attirer l’attention sur les inconvénients, pour ne pas dire les dégâts, que crée le modèle actuellement dominant. Car si l’emploi féminin est évidemment nécessaire pour des raisons politiques, économiques et sociales (Méda, 2006), la voie que nous suivons actuellement n’est probablement pas le "modèle idéal". En d’autres termes, de quelle égalité voulons-nous ? De celle qui ferait des femmes des hommes comme les autres, ou de celle qui amènerait les hommes à changer de modèle social pour travailler moins, gagner moins dans la sphère professionnelle pour accroître leurs temps domestiques et parentaux ?

Une égalité socialement loin d’être neutre

Parmi les indices de la progression de la situation des femmes, leur taux d’activité sert souvent de référence. Ainsi, 80% des femmes entre 25 et 49 ans sont actives, un des plus forts taux d’Europe (ministère du Travail, 2008). Or la croissance de ce dernier (de 10 points en trente ans) n’est pas sans avoir d’autres conséquences, notamment si l’on ajoute l’effet d’une assez forte homogamie. Si le taux d’activité des femmes a fortement progressé ces quarante dernières années, l’emploi tend à être de moins en moins bien réparti entre les familles. C’est là un premier constat : les statistiques révèlent en effet à la fois une augmentation des couples comprenant deux personnes en emploi (entre 1975 et 2002, la part des ménages où l’emploi est "saturé" gagne 11 points en passant de 57 à 68%) et une augmentation parallèle du nombre des ménages où aucun des membres n’a d’emploi (passage de 6 à 12%). Ainsi, mécaniquement, les inégalités de revenus entre les ménages aux deux bouts de l’échelle s’en trouvent aggravées (Clerc, 2007).

Ceci débouche sur une tension accrue entre deux extrêmes d’un même modèle : celui du ménage biactif. Mais un rapport de force symbolique différent s’installe entre conjoints, comme le note Gosta Esping Andersen. En effet, les valeurs paritaires se concentrent plutôt en haut de l’échelle sociale. Comme le rappelle Gosta Esping Andersen (2008) : "l’augmentation de la contribution des hommes est fortement biaisée socialement puisqu’elle concerne les hommes les plus diplômés et les familles où les femmes sont en position de force pour négocier" (p. 45). Le constat semble particulièrement vrai dans le cas des tâches parentales (Bauer, 2007) : le fossé se creuse entre les milieux aisés (où la parité progresse) et les milieux plus populaires où une répartition plus inégalitaire des tâches persiste.

En bas de l’échelle, les métiers les moins qualifiés sont souvent aussi moins paritaires. Le temps partiel subi des femmes se trouve en effet concentré dans les emplois d’employés et d’ouvriers. En bas de l’échelle sociale, on assiste à une division sexuée du travail plus forte qu’en haut : le taux de féminisation étant souvent supérieur à 90% (assistantes maternelles, employées de maison, aides-soignantes, etc.) ou inférieur à 10%. Par ailleurs, alors que trois quarts des employés sont des femmes, elles ne représentent que 17,6% des ouvriers.

Inégalités financières, inégalités dans la répartition des tâches au sein des couples, se cumulent et se renforcent. D’autant plus que dans les classes aisées, la parité peut s’acheter : la double journée féminine cache de plus en plus souvent deux femmes pour qu’une seule s’en sorte… C’est déjà le constat que dressent Maria Arondo (1975) ou Geneviève Fraisse (1979) : "s’organiser, pour une maîtresse de maison, c’est avoir les moyens de s’organiser avec les appareils ménagers et une aide pour les faire marcher. Cette femme qui en vaut deux commence donc par être deux, elle et son employée. Joli tour de passe-passe, où d’un côté deux personnes se fondent ensemble pour le bénéfice d’une seule, et de l’autre cette personne unique, organisée, car elle s’est attaché une aide (guère plus visible qu’une ombre), en vaut deux aux yeux de la société. Côté pile, deux femmes réelles qui travaillent et côté face une ombre et une femme double" (Fraisse, 1979, p. 51). Ce problème est plus que jamais à l’ordre du jour. Les politiques de "conciliation entre vie familiale et vie professionnelle" reposant en grande partie sur un système de subventions (patronales ou étatiques) des services à la personne censés faciliter la vie… de ceux qui peuvent les payer. L’état consacre près de 4 milliards d’euros (dont plus de 2 milliards de dépense fiscale dans le budget 2008) au soutien de ce secteur. Or celui-ci concerne évidemment très majoritairement les ménages appartenant au dernier décile de revenu. Au cours de nos recherches, nous avons également souligné que le recours à une aide domestique payante était particulièrement fréquent dans les ménages relativement paritaires sur le plan professionnel. Au niveau international, le nombre d’emplois domestique d’un pays est corrélé à l’inégale répartition des tâches domestiques entre hommes et femmes. Il faudrait certes approfondir les recherches, mais il semble bien que s’attacher les services d’une femme de ménage puisse s’analyser comme un moyen de contourner l’égalité des sexes ou, pour le dire autrement, de concilier l’accès des femmes aux professions qualifiées tout en évitant de renégocier le contrat domestique de répartition des tâches au sein du ménage. A ce titre, un document d’une association familiale (critiquant le conservatisme de l’UNAF par ailleurs) illustre ce phénomène de manière caricaturale. Le texte commence par le constat suivant "l’accablante répartition des tâches domestiques et éducatives entre les hommes et les femmes" ; suivent quelques chiffres à l’appui. Le second paragraphe présente les solutions : "le remède : il faut améliorer la solvabilité des familles" pour leur permettre d’acheter des services la personne (1)...

Or les femmes de ménage font partie de ces travailleurs aux revenus très faibles (souvent en deçà du seuil de pauvreté), au travail morcelé, avec un taux de temps partiel singulièrement fort (seules 19% des employées de maison disposent de CDI à temps plein) et un temps de travail particulièrement faible (en moyenne aux alentours de 15 à 18 heures). Ainsi, alors que les femmes cadres obtiennent des situations professionnelles de plus en plus proches de celles des hommes, les femmes du bas de l’échelle voient leur situation maintenue dans une certaine précarité et pauvreté.

Au final, on ne peut pas parler d’une progression uniforme des femmes dans la sphère professionnelle et domestique. Si certaines voient en effet leur situation s’améliorer, notamment soutenues par un ensemble de lois en ce sens (Laufer, Silvera, 2007), d’autres en revanche voient leur situation, si ce n’est se dégrader, du moins ne pas progresser. Or, parmi ce segment, on trouve les femmes sans emploi (qui plus souvent qu’avant vivent avec des conjoints eux aussi sans emploi) et des femmes aux emplois peu qualifiés. Parmi ces dernières, les femmes de ménage tiennent une place particulière. Elles cumulent en effet les caractéristiques négatives des emplois précaires : temps partiels importants, salaires faibles et situation de faiblesse sur le marché du travail (Devetter, Rousseau, 2007) mais elles sont souvent aussi employées par les premières (les femmes cadres appartenant aux ménages biactifs) pour masquer un partage toujours inégal des tâches entre les hommes et les femmes dans la sphère domestique, et ce malgré la progression de la situation sociale de ces femmes.
D’une manière générale et comme l’écrit Gosta Esping Andersen : la cause centrale reste le refus obstiné des hommes à "féminiser leur parcours".

Des coûts environnementaux et une marchandisation accrue du temps

Il est tautologique de remarquer que l’activité féminine conduit inexorablement à une hausse du niveau de revenu et donc de consommation des familles. L’empreinte écologique des ménages en est mécaniquement augmentée. Ainsi, plusieurs travaux (Wiedmann et alii, 2006 ou Lenzen, 2001) soulignent la forte corrélation entre empreinte écologique et dépenses. L’enrichissement des ménages via la double activité est une illustration emblématique du choix d’une croissance matérielle aux dépends d’une augmentation du temps libre.

Cet effet quantitatif est par ailleurs renforcé par la réduction du temps disponible pour les ménages, qui les pousse à privilégier certaines consommations particulièrement nocives pour l’environnement. Ainsi la bi-activité favorise la diffusion de nombreux biens comme une seconde voiture, un congélateur, un four à micro-ondes, etc. Les analyses statistiques à partir de l’enquête "Budget des ménages 2006" soulignent la corrélation entre temps de travail long (deux temps pleins supérieurs à quarante heures) et dépenses de logements ("avoir une grande maison" par exemple, mais aussi dépenses élevées en électricité, etc.).

Ce type de mécanisme est encore plus vrai dans la consommation de services, à l’image de la croissance des repas pris à l’extérieur. Ceux-ci entraînent en effet une empreinte écologique par tonne consommée plus de quatre fois supérieure à celle des repas pris au domicile (Wiedmann et alii, 2006, p. 40). De même, la croissance de l’activité féminine, parce qu’elle entraîne une augmentation des revenus des ménages, entraîne aussi le développement de congés parfois plus courts mais de vacances plus "intenses" et éloignées. Plus encore, la croissance du revenu et la plus grande rareté du temps disponible ont pour conséquence un recours accru à des services domestiques (femmes de ménage notamment).

Enfin, l’impact sur les déplacements est également assez net. Outre les nouveaux déplacements occasionnés par le double emploi au sein des ménages, il semble que la distance parcourue par le conjoint est, de manière assez étonnante, plus importante lorsque la femme travaille, et le nombre d’actifs travaillant hors de leur commune de résidence s’accroît avec l’activité féminine. L’enquête "Budget des familles" permet également de souligner la faiblesse des dépenses en transports en commun urbains et par bus dès lors que les actifs travaillent à temps plein.

Cette croissance du revenu n’a pas pour autant fondamentalement amélioré le niveau de vie relatif, celui-ci étant évalué en comparaison avec les autres. Les analyses de Fred Hirsch (1976) sur les limites sociales de la croissance sont ici éclairantes : l’activité féminine à temps plein est devenue nécessaire pour accéder à la norme de consommation actuelle. Un peu comme si on s’était habitué à faire des heures supplémentaires et que désormais on ne pouvait plus s’en passer…

Car le problème central est bien que la hausse du temps de travail (professionnel) des femmes ne s’est pas accompagnée d’une baisse concomitante de celui des hommes. La vision d’une réduction du temps de travail en longue période est fausse, depuis les années 80 au moins. Si les durées moyennes se sont légèrement réduites entre 1980 et 1998, ce mécanisme ne s’explique que par la diffusion du temps partiel. Au contraire la durée à temps plein (et notamment celle des cadres) a eu tendance à croître. Certes les 35 heures auraient pu inverser cette tendance… Mais leur usage (renforçant les différences de genre) et surtout leur détricotage complet par les gouvernements de droite ont renvoyé cet espoir aux calendes grecques.

L’entrée des femmes sur le marché du travail et le refus des hommes à en "profiter" pour réduire leur propre temps de travail ont permis de créer un évident problème de "conciliation des temps"… qui ne semble alors se résoudre que par une marchandisation accrue des temps sociaux : extension des horaires d’ouverture des services publics et des commerces (et notamment la situation caricaturale de l’ouverture des magasins le dimanche) ou développement des services à la personne pour pallier le manque de temps…

Vers quel choix de société ?

L’absence de remise en cause des positions des hommes n’a pas vraiment laissé d’autres alternatives aux femmes que de suivre le modèle masculin… et de souligner ainsi que, plus que jamais, ce modèle n’est pas soutenable. Un emploi à quarante heures ou plus, des choix en faveur du revenu plutôt que du temps libre, le refus (ou l’impossibilité) de prendre toute sa part aux tâches domestiques et parentales, ne peut être le choix des deux conjoints, ou alors naît la nécessité de trouver des remplaçants sous-payés. Pour le dire de manière caricaturale : le choix de deux carrières de cadres dynamiques implique soit que la négation de la vie de famille (ou le maintien de forts taux de célibat des femmes cadres, à l’image de la situation allemande), soit le recours plus important à des salariées dont les conditions d’emplois seront rarement excellentes… mais rarement un partage équitable des travaux domestiques entre femmes et hommes. Travailler plus pour gagner plus, et le plan de développement des services à la personne, sont deux faces de la même médaille.
Pareillement, promouvoir des femmes ministres et encourager les emplois à temps très partiels "pour concilier les charges familiales et professionnelles" n’est pas incohérent : on ne s’adresse tout simplement pas aux mêmes femmes.

La France se trouve ici à la croisée des chemins et plusieurs voies s’offrent à elle pour les années à venir. La première est la poursuite d’une parité "libérale" où les couples peuvent acheter la parité et réduire les inégalités de genres en renforçant les inégalités sociales. C’est globalement la voie choisie par les pays anglo-saxons. La seconde repose sur le choix d’une "organisation traditionnelle adaptée" : facilitons la vie des femmes en insistant sur la spécificité de leurs contraintes (politiques adaptées, emplois protégés, horaires aménagés, congés spécifiques). C’est un peu le choix néerlandais. Enfin, la troisième correspond à une recherche volontariste de l’égalité entre hommes et femmes en favorisant un modèle de partage de tous les travaux (professionnels et domestiques). L’objectif serait d’aller vers une norme des deux fois trente heures… Certes, cette voie conduit probablement à limiter la consommation, et donc la croissance telle qu’elle est calculée, mais de nombreuses études convergent pour souligner que les organisations paritaires (en termes de partage des tâches domestiques notamment) sont celles qui apportent le plus de satisfaction aux individus (Bauer, 2007 par exemple). Sans nier la place du travail, celui-ci resterait à sa place (primordiale mais non envahissante). Le temps "libre" (de loisirs, familial, d’activités bénévoles, etc.) serait alors une voie privilégiée d’enrichissement (Stiglitz, 2008) et l’environnement ne s’en porterait que mieux…

Sandrine Rousseau et François-Xavier Devetter

Notes

(1) http://www.uniondesfamilles.org/casseroles.htm.

Bibliographie

Arondo M. (1975), Moi la bonne, Stock 2, Paris
Bauer D. (2007), "Entre maison, enfant(s) et travail : les diverses formes d’arrangement dans les couples", Études et Résultats, n°570, avril 2007
Clerc D. (2006), "Être ou ne pas être en emploi", Alternatives économiques, n°264, décembre 2007
Devetter F.-X., Rousseau S., "L’émergence d’entreprises à but lucratif sur le marché du ménage à domicile permet-elle la professionnalisation des salariées ?", Économies et Sociétés, Série "Socio-économie du travail", AB, 12/2007, p. 1869-1893
Esping Andesersen G. (2008), Trois Leçons sur l’État-Providence, "La République des Idées", Le Seuil, Paris
Fraisse G. (1979), Femmes toutes mains. Essai sur le travail domestique, Révoltes logiques, Paris
Hirsch F. (1976), Social Limits to Growth, Routledge Kegan Paul
Lenzen M. et Murray S. (2001), "A modified ecological footprint method and its application to Australia", Ecological Economics, n°37, 229-255
Méda D. (2006), "Comment augmenter les taux d’emploi féminins ?", Connaissance de l’emploi 27, CEE, février
Ministère du Travail, des Relations sociales et de la Solidarité (2008), Chiffres Clés 2007, l’égalité entre les femmes et les hommes
Stiglitz J. (2008), "La valeur du loisir est un élément de richesse", Libération, 19 mai 2008
Wiedmann T., Minx J., Barett J. et Wackernagel M. (2006), "Allocating ecological footprints to final consumption categories with input output analysis", Ecological Economics, n°56, 28-48